Le nouveau cirque s' inscrira immédiatement contre cette
vision sentimentale. La version fellinienne, nostalgique, fait place aux
pratiques qui se déploient au plus près de l'actualité.
Comment interpréter, sinon, la manière dont le trio de Que
- Cir - Que fait circuler le désir dans l'espace? Ce qui s'affranchit
avec ces acrobates, pour devenir le vrai sujet à exhiber, c'est
le désir lui-même comme forme de communication nécessaire
à l'éxchange. On voit là ce qui fait rupture avec
la codification stricte des signes par lesquels passait auparavant l'incontournable
"loi de désir". Les variations autour des intermittences du masculin
face au féminin, la réversibilité de l'appartenance
sexuelle, sa mise en jeu en tant que logique gestuelle d'appropriation
du territoire, n'apparaissaient dans le cirque classique qu'en filigrane,
voilées dans une certaine culture de l'archétype. Un erotisme
soft s'y ménageait toujours une place en surplus, nimbée
a l'intérieur de rapports où le trouble comptait moins que
la réussité des enchâinement techniques ou acrobatiques.
A contrario, les protagonistes de Que - Cir - Que (1997), Emmanuelle
Jaqueline, Hyacinthe Reisch et Jean-Paul Lefeuvre, anciens du Cirque O,
font des états du désir la matière même de leur
spectacle. Du même nom que la compagnie, celui-ci à une inlassable
choreographie de l'aimantation de corps pivotant autour d'un mât
central. Ce qui, fatalement, implique l'irruption possible du fiasco dans
la rencontre; là encore, la perfection lisse des anciens acrobates
se trouve battue en brèche tant leur mécanique du désir
semblait s'identifier à leur virtuosité corporelles. Sur
le même thème, Que - Cir - Que fait de la nudité,
c'est-à-dire l'équation entre la chair et son désir,
l'ecran sur asexué de ses prédécesseurs. On pourrait
inventorier longtemps toutes les manifestations de ce changement radical
du rapport au corps.
À commencer par cette façon de ne éluder
le rapport de force. De jouer "physique" sans en faire une question de
pouvoir, une règle de conduite ou de domination. Que l'un des hommes
inflige une punition, scotche son rival au mât, le renverse la tête
en bas, on admire moins l'agression que le rite (souvent drôle) de
communication. Dans Que - Cir - Que, les trois "machines désirantes"
tournent, se collettent les unes aux autres, se cherchent, finissent par
buter sur le full contact du désir de l'autre. Elles n'ont pas sitôt
élevé leur marivaudage au rang de vaudeville carnassier qu'apparaît
"l'impair". Le lapsus du troisième qui vient faire écran
à la liaison des deux autres. Au cirque, le cercle n'autorise aucun
placard, aucune intimité. Pas l'ombre d'une chance d'échapper
à la rencontre avec l'étrangeté menaçante de
l'autre. À chaque instant, tout se joue, se gagne ou se perd, dans
cette partie à trois. D'où une tension érotiquement
barbare dans ce manège des corps. Parce rien ne peut s'assouvir
(du sexe, de la reproduction, mais aussi de la danse) sans passer par un
tiers exclu. Ce qui déclenche par embrayage une série de
scénarios de la vengeance. Le chauve (Jean-Paul Lefeuvre) a beau
se rêver "machine célibataire" et cycliste volant, les roues
de son vélo objectal ne le conduiront jamais hors du cercle. Idem
pour le très capillaire et très cuir (Hyacinthe Reisch) qui
peut bien faire la roue, à la manière d'un paon de comics
sado-maso, sa parade n'aboutit qu'à relancer la circularité
obsessionnelle des passions.
Tout est voué à se recycler dans Que - Cir - Que.
On pourrait y voir un bio-cirque dévidant en roue libre son système
d'incorporation et d'auto-exclusion. Le constat froid n'empêche pas,
évidemment, d'admirer la virtuosité des exercises, l'excellence
presque somptueuse de la chorégraphie. Il y a une force sensuelle,
une suavité mate dans ce triangle, qui n'est pas sans évoquer
le domptage des fauves. Une "beauté à l'etat sauvage" bien
que raffinée la loi du nombre, le troisième faisant souvent
office de bouc émissaire. C'est ce qui rend inévitable le
sacrifice de l'un pour les autres. Posture sans cesse interchangeable,
la femme (Emmanuelle Jaqueline) n'y coupant pas plus que les mâles.
Il faut regarder les incessantes tentatives d'élévation aérienne
comme autant d'essais d'echapper à cette loi de la pesanteur. Mais
tout ramène au sol, à la dèpossession et à
la solitude. Plus encore, le drame qu'architecture Que - Cir - Que finit
par s'identifier à ses protagonistes. Quelque chose d'incandescent
advient par là. On ressent très vite la part autobiographique
du groupe dans un tel spectacle. Très différent en cela du
Cirque Baroque qui postule l'existence de "personnages" et "d'acteurs"
de cirque, le trio de Que Cir - Que livre un documentaire sur lui-même.
Et quasiment à cru, en direct, ce qui jejoint du même coup
le risque encouru sous les chapiteaux traditionels.
Pères et fils, l'héritage du passeur
Ce vacillement du statut de la pièce ne laisse pas indemne la
nature même de la représentation. Quelque chose demeure opaque
et comme indiscernable. Qui sont ces personnes dont l'identité paraît
problematique, parce que défaite de toute psychologie? On ne peut
déduire les "charactères" du trio que d'actes chaînés
selon les règles d'un inconscient. Lequel semble toujours sous hypnose.
Chaque évolution s'achève en ronde (réminiscence du
O du cirque d'origine et palindrome du nom Que - Cir - Que). Même
la lascivité virginale de la jeune femme tournoyant autour du mât
trace un cercle impossible à défaire. De telle façon
que l'action ne progresse nullement et que les relations ne s'inscrivent
aucunement dans le temps. Il y a quelque chose d'immobile, une stratégie
de l'échec, dans ces jeux de cercles dans le cercle (comme il y
a un théâtre dans le théâtre). Le mystère
de cette circulation compulsive, rompue seulement lors d'intermédes
musicaux aux frontière de la piste, s'éclaircit au fur et
à mesure. Il suffit d'interroger la fiction par le documentaire
en tenant le point de vue du "quatrième" larron, c'est-à-dire
le mât.
Il est l'élément d'autorité. Celui sur lequel
on se cogne au sens propre du terme (accessoirement que l'on n'arrive pas
à grimper). Le point fixe littéral autour duquel tout tourne
à vue. Sa transfomation à la fin du spectacle en priape de
bière mousseuse, pilier d'un bar tout un chacun est convié,
se passe de commentaire. La puissance séminale avérée
renvoie à un principe de verticalité, paternel en somme.
L'instance de filiation (qui transmet à qui) qu'assume ce pylône
tutélaire ramène au centre la question de la structure. Celle
qui permet la fondation d'un ordre à transmettre. Comme la plupart
des nouveaux venus, Que - Cir - Que est issu de l'après soixante-huit.
Période qui avait procédé à une élimination
symbolique de la figure paternelle. S' en est suivi un refus de paternité
de la part de toute une géneration. L'horizontalité égalitaire
des rapports devait prédominer. Il s'est ainsi constitué,
en art comme ailleurs, une république des égaux (pour ne
pas dire trivialement des "copains"). C'est là sûrement le
théme le plus présent du spectacle. À partir de quelle
structure fondatrice puis-je hériter et ensuite jouer mon rôle
de passeur?
Lancinante interrogation qui traverse tout le cirque aujourd'hui.
Alimentée aussi par la création, en 1986, d'une école
comme celle du Centre national des arts du cirque de Châlons-sur-Marne.
Ce n'est pas un hasard si la gestation de Que - Cir - Que s' est faite
là. Une trinité qui s' est instituée égalitairement
"metteurs en scene". Personne pour jouer les chefs d'orchestre. On sait
de même qu' entre un maître équestre de la vieille école
comme Alexis Gruss et Bartabas, il n'y pas eu filiation, tout au plus un
respect poli, voilé de critique latente. Quelque chose ne s'est
pas passé entre les génerations des anciens et des modernes.
La querelle a tourné à l'equivoque, puis à l'indifférence
hostile. Les pères de cirque font désormais défaut.
C'est dans ce sens, au pied de la lettre, qu'il faut lire le
sous-titre de Que - Cir - Que, le spectacle: "Cirque d'avant-garde ou théâtre
de cirque?". Il synthétise la visée de rupture, le cirque,
bien après les batailles modernistes du siècle, s'essayant
à ce dont plus personne n'ose se réclamer, "l'avant-garde".
Cette dernière avait pour particularité la tabula rasa, l'évidement
destructeur des formes anciennes. Le cirque, avec quelque retard, semble
gagné par la fièvre avant-gardiste. Mais la réalité
reste plus ambiguë. Ce rattrapage par la modernité (fragmentation,
temps faible, essai) connaît ses ratés. Le point d'interrogation
ponctuant la sentence de Que - Cir - Que est exemplaire de cette indétermination.
Le lien avec le passé ne paraît s'être défait
qu'en regard d'une nature qui se vit d'être indécidable (voir
l'usage distendu de l'élastique et autre chambre à air).
Le geste de Que - Cir - Que navigue, sans choisir, entre la danse, le théâtre
et le cirque classique. Les genres, sexe, nature, y sont indéterminés
ou jamais parfaitement acquis, accomplis. C' est à l'évidence
ce qui donne sa profondeur énigmatique (qu'on a comparée
à Beckett) à leur travail. On se trouve en face d'un corps
glorieux d'être empêché, sans cesse différé
dans son pouvoir de décision. Avec Que - Cir - Que, on atteint un
cirque quasi hamletien. Un cirque des fils, mais dont les pères
se sont absentés ou sont devenus illégitimes.
Ce qui vire inévitablement à la fratrie. Spécialité
de néo-cirques qui, comme Archaos, ont ouvert la voie à cette
mise en scène de la meute. Comme si les "égaux" étaient
irréversiblement amenés à s'affronter. Aucune structure
ne faissant obstacle au déchaînement des rivalités.
Chacun voulant investir la place paternelle laissée vacante. Cette
lutte cannibale entre frères fait penser aux vers de P.P. Pasolini:
"J'ai tué mon père/J'ai mangeé de la chair humaine/et
je tremble de joie". L'entre-dévoration, maintes fois métaphorisée
dans Que - Cir - Que, induit l'économe circulation des signes qui
"fabrique" le spectacle. Elle s'insinue dans la gifle reçue, avec
l'eau crachée au visage, le passage du cigare rougeoyant dans la
nuit. Mais plus profondément, c' est tout le jeu de ressemblance
et de la différence qui est concerné. Comment pui-je recrée
de l'autre alors que nous sommes sans cesse guettés par un clonage
général? Le clown glabre, à la nudité fragile
et lunaire, protége d' un simple slip immaculé, se différencie
de l'homme en cheveux tout en puissence guerrière. Sa neutralité
androgyne cherche une identité qui puisse être une reconnaissance
par son alter ego. La jeune femme danse sa différence, mais elle
se masculinise et s'hyperféminise alternativement, dans un mouvement
de balancier amoureux. Ce qu'elle ne peut pas dire, elle chante. Comme
Baudrillard l'avait bien vu á propos de Madonna, le sujet en perte
de l'autre se doit de trouver en lui-même le masculin (s'il est féminin),
le noir (s'il est blanc), le monstre, le différent absolu, en tout
cas son négatif en altérité, puis'qu'à l'extérieur
le distinct s'evapore au profit du clone standardisé.
Vampires
Par effet retour, l' art minimal de Que - Cir - Que développe
une unité qui cadre parfaitement avec cette communauté psycho-sauvage.
De telle façon que l'usage du noir et blanc éclaire d'une
lumière primitive le spectacle. Comme si la question de l'origine
avait contaminé le chromatisme en renvoyant l'image du côté
des commencement (de même pour le Zingaro raréfié d'Éclipse).
L'aube d'un âge où la renaissance par le noir et blanc a aussi
á voir avec la cinétique des premiers films muets. Avec Que
- Cir - Que, l' aspect de pellicule projetée sur un écran
circulaire, fantomatique, nous pointe l'analogie entre la lanterna magica
et le cercle du cirque. La ronde animée des images d'Epinal reprenait
le panoramique circulaire de la piste. Elle devançait les frères
Lumière tout en rendant visible un mouvement forain. Celui qui revient
sur lui-même, à chaque fois identique, s'inscrivant dans un
espace lumineux et courbe. Plus tard, pour le cinéma (voir Mélies)
comme pour le cirque, ce sera toujours de projection qu'il s'agira. Les
ombres fantastiques qui s'agitaient sur la toile intérieure du chapiteau
ont seulement trouvé l'écran pour la plus proche du corps
conçu comme idéogramme, signe muet.
Ainsi le Nosferatu chauve de Que-Cir - Que, livide, exsangue,
rôde à la manière du vampire de Murnau. Magiquement,
toutes les énergies viennent s'absorber à la surface de son
corps blanc. Cette araignée humaine tisse une toile impalpable qui
s'étend au-delà des apparences. Il est la lumière
du sang versé sur la piste, l'exutoire de l'accident, sa transfiguration
éternelle (en cela l'héritier du clown blanc, rachat personnifié
de toutes les petites mort de cirque). Par lui, le lien social dévoile
son vampirisme anarchique. L'homme est un vampir pour l'homme dit Que -
Cir - Que. Mais la rédemption n'est jamais loin, la parole muette
contruit le corps comme un bloc de langage: une langue phénoménale
des signes. Avec des bribes d'oralité, le trio d'acrobates excelle
à rendre justice à ce qui a toujours porté le cirque:
l'expérimentation d'un verbe qui s'est fait chair. La pantomime
théâtrale de Que - Cir - Que transforme le mutisme historique
des arts de la piste en vitesse dans l'échange. L'absence de parole
a ici la souveraineté d'une langue neuve, le mouvement, la déflagration
sensorielle d'un mot sur une page blanche.