Que Cir Que... La répétition du Que
dans Que - Cir - Que suggère le mouvement perpétuel
de la roue - thème général du spectacle - et le place
ainsi d'emblée sous le signe de Sisyphe, tout comme la répétition
de la syllybe Ci dans le spectacle Cirque Ici de Johann Le
Guillerm, compagnon de la première heure des artistes de Que
- Cir - Que et issu comme eux du Cirque O annonçait
le thème de l'éternel retour: Cir Ki Cir
Ki Cir.
Le O, symbole du cercle de leur commune origine a dans
les deux cas gagné un centre et un axe pour faire la roue. Roue
de rouerie, roue de fortune et d'infortune, roue du temps qui tué
renaît toujours plus meurtrier.
La signification de ces deux titres, Que - Cir -
Que et Cirque Ici excède cependant la seule évocation
d'un thème: l'un et l'autre résument une interrogation sur
le cirque - et au delà sur le sens de l'art. Ici dans Cirque Ici
affilie clairement le propos à une tradition anarchiste (la vraie
vie n'est pas ailleurs, elle est ici, chante Léo Ferré, en
réponse à Rimbaud): pour signifier un engagement dans le
présent, et même dans l'urgence, l'utilisation de la catégorie
spatiale de position s'impose, lorsque "contemporain" a perdu sa connotation
temporelle pour en venir à signifier, dans l'expression "art contemporain",
investissement juteux pur l'élite. Johann le Guillerm assume en
revanche la catégorie de cirque et si quelqu'un doute de sa pertinence
ou l'accuse d'usurpation, c'est ici, c'est-à-dire là où
il se produit, qu'il faut en débattre et non ailleurs.
Pour approcher la prise de position politique de Que -
Cir - Que, usons de la métaphore de l'uf: décomposeé
en jaune et blanc, débarrassé de sa coquille, l'uf en est-il
encore un? Si les syllabes Que et Cir figurent par métonymie
les "parties" du cirque, celui-ci conserve-t-il quelque identité
lorsqu'on le recompose? Oui, celle de Cir Que, où
la majuscule de Que compense le soupir entre les deux syllabes. Mais où
surtout la naissance du Que Cir, qui prélude peut-être
à l'invention d'un nouveau genre rachète suffisamment le
coup porté à la tradition.
Si le titre n'y suffisait pas, le sous-titre du spectacle - ou
plutôt l' "accroche publicitaire" qui lui a été accolée
sur l'affiche par le Parc de la Villette, à savoir "Cirque d'avant-garde
ou Théâtre de cirque?" ne laisserait plus aucun doute: c'est
bien d'identité qu'il est ici question.
Tout dépend bien sûr du point de vue où l'on
se place. Côté artistes la chose est entendue: d'une certaine
façon le récent projet de fusion, au sein du Ministère
de la Culture, de la Direction de la Musique et de la Danse et de la Direction
du Théâtre et des Spectacles en une seule et même direction
des arts de la scène (ou du spectacle?) consacre une évolution
vers "l'art total", ignorant ou énnemi des frontières et
de hiérarchies entre les arts, qui a déjà de beaux
jours derrière elle.
De Pina Bausch et son Théâtre-danse à Lloyd Newson
et son théâtre physique en passant par la danse "inclassable"
d'un Verret ou d'un Nadj - et la liste serait interminable des frottements,
des coïts, interrompus ou pas, des hybrides, voire des monstres que
la rencontre des arts a d'ores et déjà engendrés,
l'impureté, le métissage sont la regle plus que l'exception.
Côté public, ces belle évidences sont loin
d'aller de soi.
Combien de mamans s'inquiètent de savoir s'il y a des clowns
et des animaux dans Que-Cir-Que? Gageons: aucune,
tant le sous-titre, qui comporte le mot suranné, quoique socialment
puissant, d'avant-garde semble exclure par avance leur enfants.
Jean-Paul Lefeuvre, qui incarne l'un des trois personnages de
Que - Cir - Que, et que j'apellerai par la suite "Le
Chauve" dit ceci: "notre technique se rapproche de celle du cirque" puis
"nous n'avons jamais développé de réflexion sur la
frontière entre le cirque et le théâtre" et encore
"trouve une justification en disant que c'est du cirque, de la danse ou
du théâtre, je trouve que c'est difficile. Certains disent
que parler de la musique c'est comme danser l'architecture".
Ces propos montrent que les auteurs de Que - Cir - Que
ne se reconnaissent au fond, dans le sous-titre "Cirque d'avant-garde ou
théâtre de cirque?" que dans le point d'interrogation. Et
que c'est dans cet espace de la question qu'une rencontre est possible
avec eux: à un niveau philosophique pourrait-on dire. Une image
du spectacle pose le probleme: à un moment, on voit Emmanuelle Jaqueline
(qui interprète le personnage que j'appelle "La Belle") traverser
la piste en chaussons de danse classique.
<
Elle a un pied sur pointe, l'autre à plat au sol, comme si elle,
et l'ensemble du spectacle ne savait sur quel pied danser. L' image n'est
pas aussi parodique ou ironique qu'il y paraît: elle attire l'attention
sur un entre-deux indécis, entre le modèle classique, que
symbolise la pointe, et qui est celui de l'académisme classique
en géneral (en Danse comme en cirque) et le modèle contemporain,
d'un corps non disciplinaire. Il me semble que les artistes de Que
- Cir - Que essaient en toute lucidité, mais non sans
peine, de se délivrer de la schizophrénie dans laquelle les
plongent une formation acrobatique de type classique, fondée sur
l'effort, l'endurance, la grâce (etc.) et une philosophie contemporaine
qui veut l'invention d'un corps affranchi de tout modèle.
Je ne souhaite pas ici énumérer les différences
entre le cirque traditionnel et le nouveau cirque, dont je traite longuement
dans un article à paraître dans Théâtre d'Aujourd'hui
- mais dois insister sur le fait que ce spectacle pose dès son titre
la question essentialiste- ce qu'est le cirque, ce qu'il n'est pas, ce
qui fait le cirque, ce que le cirque peut et ne peut pas, etc. - et qu'il
lui apporte une réponse singulière.
Tout artiste digne de se nom tient toujours simultanément
deux discours: sur le monde (l'homme, le social etc.) et sur son art probre,
qu'il contribue ainsi à redéfinir. Souvent le thème
se confond avec l'enjeu: c'est par exemble le théâtre dans
le théâtre", qu'il faut un grand talent pour traiter sans
narcissisme.
Les gens de cirque sont nombreux à avoir pris "le cirque"
(le monde du cirque, l'imagerie du cirque) comme thème de leurs
spectacles, mais il est bien rare que le cirque sorte renouvelé
d'un tel métadiscours.
Le thème de Que - Cir - Que n'est
pas le cirque, mais "la societé des individus" (j'y reviens plus
loin). Il n'empêche que ce spectacle est le fruit d'un veritable
travail de recherche sur les "problemes" spécifiquement circassiens,
tels que la gestion de la Maladresse, l'enchâinement des gestes,
la durée, le rapport entre le son et l'image, le contrôle
de l'applaudissment, la relation au public, et que l'ensemble des solutions
apportées par les artistes définissent bel et bien un "nouveau"
cirque (quoiqu'en aucun cas LE nouveau cirque). Je suis même persuadé
que le thème apparent, à savoir l'arrangement social improbable
entre autistes découle de ce travail de recherche sur les potentialités
et limites du cirque et non l'inverse.
Pour approcher le sens de Que - Cir - Que,
je propose une méthode commode, presque scolaire, qui consiste à
questionner la question initiale: "Cirque d'Avantgarde ou théâtre
de cirque?", en posant à mon tour, pour échapper à
ce OU qui ferme la voie ouverte par le point d'interrogation, la question
tangente: et si c'etait de la danse?
Que - Cir - Que regorge de références
chorégraphiques à la danse classique, à la danse contemporain,
à la danse dite de "salon", à la danse contact et même
au butoh. Je ne puis ici, dans l'espace imparti, les citer toutes.
Ces references sont de différents ordres: citation (d'imagerie,
de spectacles, comme LE SAC DES CYGNES, CENDRILLON, LE
DAPHNIS ET CHLOÉ de Jean-Claude Galotta, d'EINSTEIN ON THE
BEACH), inspiration (la danse contact est omniprésente dans le spectacle:
les artistes s'appuient l'un(e) sur l'autre de telle manière que
l'un(e) doit s'ecrouler si l'autre flanche, cet appui mutuel créant
une troisième force, la "solidarité", distincte de celle
qui unissent porteur et porté dans le "porté"). Pour sa part,
la danse contemporaine inspire avant tout l'idée que toutes les
parties du corps peuvent être mobilisées (et plus géneralment
que le corps doit s'inventer lui-même). Au-delà des "références",
ce qui importe ici c'est "l'instrumentalisation" de la danse: celle-ci
assure la liaison, le passage entre deux "nuds critiques", deux moments
à partir desquels tout peut bifurquer. Cela s'appelle en sémiotique
le débrayage: on passe soudain d'un plan "actanciel" à un
autre, d'un "je" à un autre, de celui du narrateur à celui
du hèros par exemble. Il y a dans Que - Cir - Que
une foule de tels moments, unis par la danse. Quant aux plans que celle-ci
relie ou disjoint, ce sont ceux du cirque et du théâtre, ou
pour être plus précis des plans d'états émotionnels,
de nature, forcièrement différents: par exemple, l'identification
à une personnage) et l'impossibilité de s'identifier (à
un être apparement surhumain).
Le "fonctionnalisme" d'une telle analyse ne doit pas laisser entendre
que les mouvement "purement dansées" seraient dépourvus de
pouvoir émotionnel. Bien au contraire: les moments du spectacle
les plus "complexes" sur le plan affectiv - et c'est une redéfinition
possible du beau - sont justement ceux où les spécificités
historiques des trois arts, la danse, le théâtre et le cirque
se conjuguent pour suspendre le jugement, telle cette image où "Le
Chauve", juché sur son vélo réalise, par de très
longues et lente enjambées, et sans toucher les pédales,
son rêve d'envol. La conjonction des trois arts est dans cette image
totale: la prouesse acrobatique est d'une telle indicibilité que
seul l'applaudissement peut soulager notre angoisse devant la perte de
la parole, mais nous ne pouvons applaudir car l'artiste, en grand comédien
nous a imperceptiblement obligé à faire nôtre le silence
de son rêve, qui est un rêve d'apesanteur humanisée
de danse absolue.
Sans paroles (autres que quelques boborygmes ça ou là
- et le texte de la chanson qui accompagne la danse de "La Belle") Que
- Cir - Que est un spectacle avant tout visuel, excusez la
tautologie. Muet certes, mais parlant (et heureusement, pas bavard): une
"histoire" y est racontée, qui a certes d´début et
fin, comme la vie d'un homme ou d'une femme, mais n'a en réalité
ni l'un ni l'autre, comme celle de l'humain. Un récit (?) si l'on
veut: une femme monte l'un contre l'autre deux prétendants, afin
d'attiser et éprouver le désir de celui que son c¦ur a élu.
Ou encore: trois êtres humain réunis en huis clos ne peuvent
former que des couples instables et changeant (si deux d'entre eux sont
du même sexe, il y a en outre rivalité permanente entre ces
deux-là dans l'hypothèse hétérosexuelle, ou
rejet du troisième dans l'hypothèse homosexuelle... et il
y a Que - Cir - Que dans l'hypothèse de l'ambiguÏté
générale).
Les trois personnages de Que - Cir - Que
sont en effet, chacun, obsédés par un fantasme inassouvible
(qui confine à la folie: mégalomanie du "Chevelu", qu'interprète
Hyacinthe Reisch, paranoÏa du Chauve, exhibitionnisme de la Belle):
la prégnance, la rareté voire "l'exclusivité" de l'objet
de leur désir d'être eux-même objets de désir
leur interdit la rencontre dudit objet. Leurs relations semblent de ce
fait vouées à l'échec. Or le lien social tient. Nous
sommes dans une "société d'individus" pour reprendre le titre
d'un ouvrage de Norbert Elias, ici outrée en "société
d'autistes", incapables de se comprendre mutuellment, moins encore de s'aimer
- alors même qu'ils n'aspirent qu'à cela. Non pas une société
tribal ou une comminauté, mais une forme étrange de coexistence
sociale, où la différence individuelle, l'égotisme
sont exacerbés et où l'amour, s'il est encore possible ne
peut relever que du contrat, puisque les fantasmes ne s'accordent plus.
Que pour transmettre cette impression d'individualisme presque maladif,
les Artistes doivent en permanence coopérer et exécuter des
gestes dont la justesse requiert la confiance et la solidarité n'est
d'ailleurs pas le moindre des paradoxes du spectacle. Voilà donc
le thème théâtral de Que-Cir-Que: une femme, frustrée
d'amour rencontre deux frustrés d'amour, avec l'assurence altière
de qui a la démographie de son côté: elle aura nécessairement
le meilleur des deux. Croit-elle! Le chauve n'etant pas de taille à
se mesurer au Chevelu, celui-ci n' a aucun motif, pour se faire la Belle,
d'en rajouter, ce qui le déprecie aux yeux de celle-ci. La Belle
hésite donc légitimement entre une masturbation qui la protège
et le risque de tomber entre les mains d'un tyran sans contre-pouvoir.
Au moins hésite-t-elle. Le Chauve n'a même pas cette faculté,
sa peur est trop profonde, sa forteresse trop solide comme l'atteste cette
image où l'on voit la Belle lui retirer son caleçon identique.
Protection pourtant trop faible puisque le Chauve porte spontanément
ses mains à son entrejambée, comme si ce nouveau caleçon
était déjà en soi un sexe, ou comme s'il n'avait au
fond pour sexe que des caleçons.
Quant au Chevelu à la jupette à lanières de cuir,-
sorte de Samson guerrier, extraverti et anthithèse du chauve- il
entretient finalment avec celui-ci une relation plus passionnelle (et sur
un mode vaguement sado-maso) qu'avec la Belle qui échoue à
la séduire.
On l'aura compris: l'émotion que le spectateur éprouve
lors de Que - Cir - Que est en grande partie due à
l'identification à des "personnages", ou du moins à certains
traits de leur caractère ou de leur comportement: ces "monstres"
incarnent nos défauts, hésitations, plus profondément
la dissociation entre l'impossible et le possible qui nous tient debout.
Ces personnages ont une durée, une permanence: quoiqu'ils fassent
et même s'ils changent d'attitude au cours du spectacle, ils restent
eux-mêmes, et confortent ainsi notre croyance en ce "quelque chose"
(le désire, perséverance de l'être chez Spinoza, dur
désir de durer chez Lacan) qui ne change pas en nous lorsque nous
changeons.
Outre leur fonction technique (ils unifient une série
d'éléments disparates, appelés "numéros" au
cirque traditionnel, mais qu'il faut ici appeler des mythes (Aphrodite
entre Arès et Héphaistos, ou la nymphe Echo entre Narcisse
et son double) et un mythe, celui de Sisyphe. Chacun d'entre eux comble
sa solitude éternellement récurrente à l'aide d'un
objet transitionnel: un vélo pour le Chauve, une grande roue pour
le Chevelu, des sangles élastiques pour la Belle. Ces trois objets
réunis sur le plateau nu à la fin du spectacle valent comme
symboles des personnages au double sens du terme: ils les évoquent
et en tiennent lieu, car ces personnages sont des objets (du désir
ou du rejet d'eux-mêmes).
Il y aurait encore beaucoup à dire de ce trio du sexe
impossible. Faute de place, passons sans plus tarder au "quatrième
personnage", ce phallus omniprésent, impossible et inévitable
autour duquel tout tourne. Il s'agit du mât central qui soutient,
comme le manche d'un parapluie, la toile du chapiteau.
Le dispositif scénique de Que - Cir - Que
réalise l'idéal, jamais atteint jusqu'alors, de la communion
totale du cirque traditionnel: il consiste en un chapiteau très
bas que semble ne retenir que le pylône central. Aucun poteau ne
vient entraver la vue, où que l'on soit assis. bien plus, les trois
"entrées des artistes", disposées en triangle équilateral
croisent les trois entrées réservées au public, pour
former avec elles une étoile de David. Public et artistes sont donc
organiquement liés par cet enchevêtrement de figures géométriques
- le cercle et deux triangles. On sait que le cirque traditionnel cultive
le mythe du "cercle de famille": la forme ronde du chapiteau est censée
garantir à tous les spectateurs une égalité de vision,
à magnifier leur commune appartenance à un genre humain prébabélien,
ignorant des distinctions sociales. La réalité se gausse
du mythe, puisqu'on ne voit pas bien de partout sous maint chapiteau traditionnel
et que c'est au fond à l'adresse des notables, installés
dans des loges face à l'orchestre, que les artistes exécutent
d'abord leur prestation. Rien de tel dans Que - Cir - Que:
le regard du public ne se heurte ni plus ni moins que celui des artistes
à l'obstacle du mât central. Ce mât est le refuge du
Chauve, qui y grimpe à tout bout de champ, comme s'il était
poursuivi par des loups, plus victime de sa paranoïa que d'une réelle
persécution. Il s'y scotche aussi, tandis que le Chevelu s'y cogne
et s'y fracasse, tout absorbé qu'il est, lui, par sa folie des grandeurs
et que la Belle s'y pend, pour donner corps à son rêve d'envol.
Ce mât, axe du monde tourne comme l'essieu d'une roue, autant que
le monde autour de lui. Entendons-nous bien: il reste fixe pendant le spectacle,
mais l'un des tableaux, où le Chauve porté par le Chevelu
marche tête en bas sur la voûte du chapiteau suggère
que nous nous trouvons en fait dans un anneau tournoyant - plus grand encore
que la roue énorme du Chevelu, où celui-ci se love et s'agite
vertigineusement, plus instable que la roue du vélo fantasque du
Chauve.
Nous somme en quelque sorte dans un cirque total, magique et cruel.
À y bien réfléchir tout y est: la piste et le chapiteau,
le clown (le Chauve est un auguste extraordinaire qui nous fait rire de
toutes les couleurs, noir et jaune surtout, par ses attitudes d'enfant
terrorisé et l'apparente absence de son regard plus que par sa maladresse),
l'acrobatie et la voltige.
Quant aux animaux, la Belle est à elle seule une ménagerie:
dans sa quête de la mouette qui crie en elle, elle doit passer par
l'araignée, la chauve-souris, le canard, la grenouille, le cygne,
la biche, la panthère, la souris, le poisson et le lama (et j'en
oublie).
Mais surtout nous sommes dans un espace de virtuosité absolue:
les artistes s'efforcent bien de retenir le plus possible et de concentrer
l'énergie, de la canaliser pour ciseler nos émotions mais
nous résistons difficilement à la pulsion libératoire
de l'applaudissement, comme si le cirque, bridé, cassé, perverti
devait par moments reprendre ses droits. Le dépouillement du décor
(réduit au seul mât et aux objets quotidiens que sont les
roues, un balai, un cigarre, et qui apparente l'esthétique du spectacle
à celle de l'arte povera) renforce le sentiment que la matière
du spectacle est la virtuosité même, à savoir la faculté
de concevoir et de rendre perceptibles des états du corps d'un extrême
raffinement.
Le raffinement - d'aucun diraient la "correction", voire la préciosité
- contraste avec la mise "barbare" des artistes - et la violence primaire
de certains de leur affrontements- au point de suggérer une interprétation
sociologique globale: ce qui est ici donné à voir c'est aussi
l'effort des gueux pour s'approprier les codes comportementaux des élégants,
c'est-à-dire selon le point de vue, soit l'élévation
par la culture, soit le comble de l'aliènation.