Que - Cir - Que en tous tous sens. Un spectacle vertigneux et sensuel visible à la Vilette
    In: Libération, Samedi 4 et Dimanche 5 Oktobre1997
    par Marc Laumônier

    Tout chez Que - cir - que respire la simplicité. Le chapiteau, des plus rudimentaires juste une toile blanche soutenue par un mât central. La poignée d'accessoires déployés, d'une confondante banalité, quoique dotés parfois de propriétés insoupçonnées: une bougie, un balai, une chambre à air, un tapis, un trapèze, des élastiques, une roue, un vélo, un cigare, une boîte de cirage, des chaussons de danse... prétextes à un surprenant dialogue avec les personnages (qui, au demeurant, n'échangent aucune parole) et propices aux confrontations le plus inattendues, imprudentes, absurdes, sensuelles, drôles ou vertigineuses lorsque sont enfreintes les lois de la cinétique comme celles de l'apesanteur.

      Une partition musicale discrète et une mise en sc&eagrave;ne réduite à l'essentiel, avec presque rien Que - Cir - Que exalte l'ivresse des sens. Leur cirque tient de l'épure, reléguant la démonstration à de l'histoire ancienne. Les corps vagabondent ici avec une aisance déconcertante, les mouvements sont all&eagrave;gres, précis et fluides, la technique s'est effacée pour mettre l'individu sur un piédestal, laisser libre cours à ses sentiments, à des instants fugaces comme le bonheur. Les personnages, deux hommes et une meneuse légèrement sadique, tantôt complice, tantôt dominatrice, se jaugent mutuellement une heure et demie durant, avec une très contagieuse délectation. Et si l'on pénètre (les enfants itou) sans se presser dans cet univers quelque peu renversant qui transgresse les genres, le plus dur est peut-être d'en sortir.

    Un trio à contre-courant

    Genèse d'un cirque insolite. Depuis trois ans leur spectacle a déjà conquis un large public, de l'Europe à l'Amérique latine en passant par l'Australie ou le Canada, d'où ils débarquent. Pourtant, rares sont ceux en France, qui connaissent Que - Cir - Que. Seuls les Havrais, les Bordelais (Sigma 95) et en ce moment les Parisiens auront eu le privilège de succombrer au charme de l'insolite trio. Derri&eagrave;re les trois syllabes se cachent en effet Emmanuelle Jaqueline, Hyacinthe Reisch et Jean-Paul Lefeuvre qui composent une des compagnies françaises de cirque contemporain les plus pointues, à contre-courant des modes habituelles.

      Créé à Berlin en septembre 1994, leur spectacle actuel est aussi le premier. Fruit du hasard et de la nécessité autour duquel s'est cristallisé Que - Cir - Que, il constitue un nouvel épisode dans la vie d' artistes qui n'en sont pas en réalité à leur galop d'essai. Leurs itinéraires respectifs ont convergé à Châlons-sur-Marne, aux balbutiements du Centre national des arts du cirque. A la sortie, ils se sont retrouvés avec quelques complices de cette première promotion du Cnac pour former le Cirque O. Une formidable équipée (avec Johanne le Guillerm, Bertrand Duval, Didier André et des musiciens), qui prend son envol en 1991 en Allemagne, et s'arrête deux ans plus tard d'un commun accord, en pleine apogée.

    Pilier du spectacle. Le trio s'installe en Bourgogne, fait pot commun, s'entraîne pour entretenir l'outil de travail, sans autre motivation que le plaisir. Ils s'éclatent ainsi, font "leurs conneries", disent-ils, comme pour se positionner ailleurs, pendent un an et demi. Le spectacle s'est peu à peu imposé. Les gags et trouvailles accumulés, l'idée du chapiteau (au demeurant très intime, où le public affleure la piste dans une agréable promiscuité), avec son mât planté comme le nez au milieu de la figure, les force à composer, à dépasser l'obstacle central qui, au final, s'impose comme le pilier du spectacle. Et personnifie la démarche du trio. Après avoir bien ri, restait à monter le projet. Christoph Gärtner, directeur technique, conçoit et réalise le chapiteau. Ueli Hirzel, l'homme de la circonstance, producteur (suisse) complice qui avait chapeauté Cirque O, est emballé par l'incongruité de la chose. Que - Cir - Que débute donc à Berlin, pour la bonne raison qu'ils y trouvent le soutiens nécessaires (auprès notamment du Hebbel Theatre et d'une maison squattée autonome - TACHELES) pour concrétiser l'affaire. Le nouveau cirque rend toujours un peu frileux les investisseurs. Au festival de Copenhague, qui ne pouvait pas les financer, le succès se confirme au point même de redorer le blason de la manifestation. Ils mènent leur barque comme ils l'entendent, fuient les faux - semblants pour cultiver l'authenticité de l'instant, ménagent la convivialité au - delà du spectacle. En un rien de temps la piste se transforme à cet effet... en bar. Du coup, la stratégie non préméditée qui a consisté à tourner autour du pot hexagonal n'a fait qu'attiser la rumeur, élogieuse, qui les précède. A l'occasion de cette virée parisienne, Emmanuelle Jaqueline et Hyacinthe Reisch ont trouvé une raison de plus de faire la fête, ils se sont mariés: "Ici, on pouvait réunir tous nos copains."